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Anecdotes, histoires... sur notre 2CV

Derniers caprices d'une star...

Les plaques de béton défilent entre les phares chromés. L'autoroute du soleil est noyée de lumière : plein feux sur la star! Et direction Monaco pour un ultime voyage balisé d'étapes folies. Les derniers caprices de celle qui entre dans la légende, capote au vent et décibels en furie.

Plus de 40 berges et toutes ses dents - celles des pignons de boîte et de la calandre carnassière aux chevrons acérés- notre 2 CV (Deudeuche pour les intimes, 2 Pattes pour les bipèdes) a fière allure dans sa livrée Charleston, deux tons pour un rythme à trois temps. Sièges capitonnés gris souris, planche de bord en plastique pur, imper pliable à deux positions, vrai tachymètre avec des vraies vitesses écrites dessus, freins à disques (pour la musique) à l'avant, des chromes en veux-tu en voila, de beaux aérateurs garde-manger pour insectivores et la condamnation centrale et définitive de toute accélération intempestive via une pédale paradoxalement "spéciale pied dedans" : Miss Citroën s'est faite plus chic et pas choc (pitié!) pour ses derniers tours de roues.
On lui avait donné le choix : une retraite heureuse avec l'abbé Colateur, une soirée macrobiotique avec un écolo hambourgeois, un saut en élastique avec celui de la capote ou une carte blanche pour une balade insensée avec douces folies à la clef. Trois jours de premiers rôles à contre emploi, la fête des jeux interdits. C'est cette proposition qui l'a séduite.




"En voiture Simone" lance le Grand en lui collant une baffe sur l'aile. Dans un hennissement de cylindres speedés, de cardans secoués, de tôles torturées, de toile sur gonflée, Deudeuche (qui ne se prénomme nullement Simone) s'ébroue et s'élance dans le même mouvement mathématiquement défini par les 33 secondes et 5 dixièmes qui lui sont nécessaires pour passer de la vitesse 0 (ou arrêt) à 100 km/h.
Objectif, la grande bleue, celle où se mire un ciel du même azur et où notre divine diva a l'intention d'aller se bronzer la bâche. 850 bornes autoroutières que nous avalons, du moins jusqu'à Avallon. Parce que, ensuite, et je ne vous parle pas des raidillons du Morvan, le temps commence à passer au compte doute.
Aucun journal, aucune télé, aucune radio n'en a parlé et c'est une honte : d'importantes modifications ont été réalisées sur l'autoroute où un nombre incalculable de côtes ont été ajoutées. Les plats ont été transformés en faux plats, les pourcentages des montées ont été accentués, ceux des descentes ont été minorées. Un scandale que nous sommes les seuls à dénoncer! Malgré cela et le vent souvent contraire, notre moyenne s'établit à 100 tout rond. Pas besoin de montre, la Deuche est une horloge : pied droit soudé au plancher, vitre droite bloquée en position béante, vitre gauche martelant le coude pour cause d'antiblocage en position béante, capote et portières battant à l'unisson au vent de la course, essuie-glace miniatures parkinsonnant sur la pare-brise meurtrière, l'oeil droit fixé sur la Taunus à caravane qui menace de dépasser le 38 tonnes, l'oeil gauche braqué sur le rétro où fond à 112 km/h l'image grimaçante d'un J7 avide d'espace, le conducteur roule à fond et à 100. Ajoutons les arrêts récupération évacuation et, à l'heure ou bleuit la campagne et où nos cernes font de même, nous touchons au but : le Beausset, beau site où, dans le champ des cigales, nous attend un nid douillet. Et le silence parce que la diva Deuche, c'est plutôt le genre Castafiore mécanique!..


Du Castellet à Monaco...
"Tout à fond! Signes, le double droit du Beausset et le reste. Je freine juste au raccordement et au virage du pont. Et je prends presque 95 dans la ligne droite qu'est d'ailleurs salement en montée!" (le même coup que pour l'autoroute!).
Globalement, le Grand est drôlement content et Simone (on a fini par l'appeler Simone, c'est sympa pour une star) aussi. Jouer les de course au Paul Ricard, c'était la première partie de son rêve de voiture franchement de tourisme. De tourisme par courtes étapes. Alors, elle s'éclate, au sens métaphorique du terme, et son pilote itou. Cardans en transes, roues tressautantes, suspension étirée dévoilant ses dessous rétro, elle bondit de courbe en virage, de vibreur en vibreur et de but en blanc. 1'12" et des poussières au tour et un slick à l'avant gauche après quelques appuis prononcés, tel est le bilan de ce grand prix en solitaire où les 29 chevaux qui en font deux se sont pris pour Pégase sur la piste fraîchement refaite.
Cap sur Mougins, plus exactement sur l'aire autoroutière de Bréguières où le Musée de l'automobiliste dresse son architecture résolument contemporaire. Un modernisme qui plaît bien à notre vénérable demoiselle, laquelle ne craint pas de s'encanailler dans sa robe de douairière. Parvenue à l'âge où ses semblables songent sérieusement au musée, elle profite de l'occasion pour s'offrir une petite visite préliminaire. Manifestement, l'établissement lui sied : elle le montre en se mirant dans ses vastes pans vitrés. Mais elle hésite encore avec Mulhouse, plus vieille France, et Le Mans, plus sport. Maintenant qu'elle est à la fois snob et sportive.. elle va réfléchir. La Principauté lui tend ses rues lascives bordées d'immeubles riches aux vitrines 5 étoiles. Elle fait la belle entre Rolls et Lambo, entre le Palais et le Casino. "Non? Ils arrêtent la Deuchwô.. Elle est si chou, pourtant, avec ses couleurs drôles.. Quel dommaaaage !". Eh oui, ils l'arrêtent, chère madame, et elle s'arrête, elle, face au port couvert de yachts pour narguer ces embarcations qu'elle a maintes fois singées, se métamorphosant tantôt en Deuchar à voile, tantôt en 2 chevaux marins, tantôt en 2 pattes à deux mats. Elle passe une soirée divine dans la Principauté et -ne le répétez pas- le président d'une prestigieuse marque italienne vient s'asseoir à son volant.. Elle en garde des cercles rouges, de confusion, que soulignent ses flancs noirs.

Mélancolique End...
Toute histoire, aussi belle soit-elle, a une fin. L'escapade méridionale de Simone tire à la sienne. Reste l'épreuve terminale, celle qui clôt le chemin du rêve et ramène aux rudes réalités : le retour vers Paris où s'achèvera le dernier voyage. Dix heures durant rivée au macadam de plus en plus pentu, ingurgitant 7,5 litres de super aux 100 km/h complétés, pour le trajet Paris-Monaco-Paris et pour la bonne bouche, par deux bidons d'huile, dévalant à 120 ou ahanant à 81, éclusant les orages estivaux par les aérateurs, les portières et la fente qui bée, qui cée même, entre toile et vitre arrière, Simone Deudeuche trace la route avec opiniâtreté, que dis-je l'entêtement, d'une Deux Mules increvable. Et pousse son chant du cygne, très proche de l'adagio pour marteau-piqueur ou de la sonate pour fraiseuses et Massey-Fergusson, qui nous laisse, en vue de la Capitale, vidés comme le verre de Gainsbourg, abrutis comme qui vous voulez, les tympans en lambeaux et les muscles en vrac. Mais si attendris. Emus comme des rosières en fleurs. Tout tourneboulés côté châssis et côté coeur. Les adieux, surtout déchirants, c'est jamais marrant. Aussi, nous coupons court. Un coup d'oeil à la Miss. Un bravo à la star : "Salut l'artiste!"... Alors elle nous balance un clin d'oeil de son gros phare tout rond. Juré, je l'ai vu!...

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